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Quand
l'homme expérimente sur l'homme
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Jean Klastersky
chef du service de médecine
interne de l'Institut Bordet
professeur à la
Faculté de Médecine de l’ULB.
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BORDET news
Quand
l’homme expérimente sur l’homme.
C’est
pour aborder un sujet complexe et délicat que nous
accueillions ce mardi 26 octobre le professeur Klastersky,
chef de médecine interne de l’Institut Bordet
et professeur à la Faculté de Médecine
de l’ULB. En effet, l’idée de l’expérimen-tation
sur l’homme réveille les sombres souvenirs
des camps de concentration nazis. Et même aujourd’hui,
la grande peur de tout un chacun n’est-elle pas
de servir de cobaye à des médecins cherchant
une valorisation personnelle ou à des firmes pharmaceutiques
ne visant que le profit ?
Dans une
première partie de son exposé, l’orateur
nous rappelle que la médecine n’est devenue
une science qu’à partir du moment où
elle devint expérimentale, c’est-à-dire
dans la deuxième moitié du XIXème
siècle. Et pour faire avancer nos connaissances,
les seules expérimentations en laboratoire ou sur
les animaux se révélèrent rapidement
insuffisantes. Pasteur, un des premiers, expérimenta
–avec succès- le vaccin antirabique sur un
jeune garçon mordu par un animal contaminé.
Dans le
cas de la thérapie anticancéreuse, le type
de traitement est tellement agressif qu’il n’est
pas question de l’expérimenter sur des individus
sains. Et en conséquence, c’est face à
un malade en état de faiblesse que le médecin-
chercheur se trouve. Cette situation est susceptible d’occasionner
des dérives. Toute la question est de savoir si
la prise de risque pour le patient n’est pas démesurée
par rapport aux bénéfices escomptés
pour la société et les futurs malades.
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Sous la
pression de directives européennes, le gouvernement
belge a légiféré depuis une dizaine
d’années.
Point fondamental de cette législation: le patient
doit être averti, informé et consentant.
Mais ceci ne résout pas tous les problèmes.
En effet, cette communication reste subjective et concerne
une vérité qui n’est pas absolue.
Aussi le législateur a-t-il cherché, dans
une structure un peu lourde et compliquée, des
garanties pour le malade.
L’information devra se faire par écrit et
oralement en présence de témoin(s) et proposer
des alternatives thérapeutiques. Le chercheur aura
fait preuve de compétence et l’expérience
sera justifiée. Par ailleurs, des compensations
seront prévues en cas de dérapage de l’expérience.
Une loi toute récente (2004) définit de
manière précise les rôles
- du promoteur (souvent firme pharmaceutique): entre autres,
assumer les dommages, signaler les effets secondaires
graves…,
- de l’investigateur qui réalise l’expérience,
- du comité d’éthique composé
de médecins et non médecins qui contrôle
et surveille l’expérimentation.
Selon l’orateur,
cette législation est nécessaire mais encore
insuffisante. En effet, une éducation du corps
médical à la relation avec le patient lui
paraît fondamentale. Ces formations existent déjà
et obtiennent d’excellents résultats.
Les nombreuses interventions du public souvent impliqué
dans cette problématique (infirmières, parents
de patients) donnent raison à Monsieur Klastersky
et démontrent combien nous avons besoin de confiance,
de compassion et d’humanité dans toutes les
circonstances de la vie, mais plus particulièrement
lorsque nous sommes en état de faiblesse.
Jean Warnon
28/10/2004
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v1.70.4
| Interview
du professeur Klastersky |
Avec l'aimable autorisation
du Vif l'Express,
nous reproduisons ici le texte d'une interview accordée
en 1999.
Face au tueur qu'est le
cancer du poumon, les spécialistes rappellent que la
meilleure défense, c'est l'attaque. Contre le tabac.
Mais pas contre les fumeurs...
Ils parlent d'une même voix, calme, claire et posée.
Ils le savent : ce qu'ils ont à dire n'est pas facile
à entendre. Car les chiffres qu'ils ont sous les yeux
sont terribles. Et les mots d'espoir à délivrer
aux hommes et aux femmes atteints de cancer du poumon restent
minces, bien trop minces. Les Prs Jean Klastersky et Jean-Paul
Sculier, respectivement interniste chef de service et oncologue
chef de clinique à l'Institut Bordet (Bruxelles), organiseront,
ces 5 et 6 mars, la première Conférence mondiale
sur la recherche coopérative consacrée au cancer
du poumon. Elle regroupera les spécialistes des différents
hôpitaux du monde entier qui, depuis des années
déjà, travaillent conjointement sur de grandes
études. Leurs objectifs? Faire progresser la recherche
et les traitements. Ce week-end, à Bruxelles, ils échangeront
leurs derniers résultats, programmeront leurs actions.
Ils tenteront, aussi, de sensibiliser le public : de 90 à
95% des cancers du poumon sont évitables... si l'on se
passe du tabac. Il ne s'agit pas, pourtant, de culpabiliser
les fumeurs. Ni d'oublier cette réalité qui est
loin d'être neutre : si tout le monde abandonnait cigarettes,
cigarillos, pipes et cigares, un tiers de notre population vivrait
dix ans de plus... Ce qui mettrait en péril les finances
de la sécurité sociale. Face à de telles
réalités économiques, quelques vérités
de santé publique méritent d'être rappelées,
assurent les médecins. Parce qu'elles devraient primer
sur tout autre intérêt.
Le Vif/L'Express : Les taux de guérison
du cancer du poumon restent particulièrement bas...
Pr Jean Klastersky : De tous les cancers fréquents,
il est effectivement le seul qui laisse au malade moins d'une
chance sur deux.
Pr Jean-Paul Sculier: Tous cas confondus, nous
parvenons à 10 % de guérison avec une survie qui
ne dépasse un an que dans 20 % des cas. Chez les hommes
de notre pays, le cancer du poumon est la première cause
de mortalité entre 50 et 60 ans.
Il ne s'agit donc pas d'une pathologie rare...
Pr Jean-Paul Sculier : Il concerne environ
27 % des cas de cancer. En Belgique, cela signifie que, sur
les 20 000 à 25 000 patients qui, tous les ans, sont
atteints d'un cancer, de 6 000 à 7 000 souffrent de cette
pathologie spécifique. Bref, le cancer du poumon fait
désormais penser à ce que représentait
la tuberculose, au début du siècle.
Pr Jean Klastersky : En fait, il est plutôt
rare, voire même parfois rarissime, qu'un cancer débute
dans un organe vital comme le foie, le cerveau, le coeur ou
les poumons. Ainsi, par exemple, dans les années 20,
on ne recensait qu'environ 300 publications sur des cas de cancers
du poumon. Et ce n'était pas parce que l'on ne les détectait
pas : le recours aux autopsies était alors très
fréquent. Je me souviens encore que, lorsque j'étais
étudiant, nous nous précipitions pour assister
à celles qui nous permettaient de voir de telles pathologies.
Si on assiste à une explosion du nombre des malades,
c'est pour une raison très simple mais délirante,
presque surréaliste : de 90 à 95 % des cancers
du poumon sont dus au tabac.
Pr Jean-Paul Sculier : En effet, le fumeur
développe une série de mutations sur son épithélium
(le tissu formé par une ou plusieurs couches de cellules)
respiratoire. Cela provoque la formation de tumeurs, puis une
cancérisation.
Mais comment expliquez-vous des taux de guérison si faibles?
Pr Jean-Paul Sculier : Notre premier problème,
c'est celui d'une détection trop tardive. Le poumon n'est
pas un organe innervé : lorsqu'il est atteint par les
lésions tumorales, les symptômes n'apparaissent
pas immédiatement. Et, lorsque la maladie est détectée,
il est souvent trop tard. Dans 80 % des cas, la tumeur est inopérable.
De plus, il existe deux grands types de cancers du poumon. Ceux
dits à petites cellules (ils représentent 20 %
des cas) ne peuvent bénéficier actuellement que
d'une chimiothérapie associée à une radiothérapie.
Or ces traitements assurent de 10 à 20 % de guérison
seulement. Dans les autres cas, le cancer est plus long à
se développer. S'il est détecté lorsque
la tumeur est encore petite, la chirurgie nous offre les meilleures
chances de réussite. Mais toute opération s'avère
impossible lorsque la tumeur est déjà trop développée,
ou en présence de métastases.
Quelles sont les personnes à risques et quels sont les
symptômes qui doivent alerter?
Pr Jean-Paul Sculier : Le principal groupe
à risques est celui des grands fumeurs, c'est-à-dire
ceux qui consomment un paquet par jour pendant vingt ans (ou
deux pendant dix, etc.). Cela dit, le risque débute dès
que l'on fume une seule cigarette. Des études montrent
également que, contrairement aux idées reçues,
la pipe, le cigare ou les cigarillos ne sont pas moins dangereux.
Le deuxième groupe à risques est constitué
par tous ceux qui ont déjà souffert d'un cancer
du poumon ou de la sphère nez-gorge-oreille.
Lorsqu'un fumeur constate une modification de sa toux habituelle,
il doit s'en inquiéter immédiatement. De même,
d'une manière générale, des infections
respiratoires rebelles et à répétition
sont alarmantes.
Puisque les fumeurs constituent une population particulièrement
exposée, pourquoi ne pas organiser un dépistage
massif en leur faveur, afin de détecter le plus rapidement
possible d'éventuelles lésions?
Pr Jean Klastersky : Tout simplement parce
que cela ne marche pas, ou pas encore! Des études réalisées
sur des dizaines de milliers de cas ont montré que le
fait de faire passer des radiographies de dépistage et
d'analyser les crachats des personnes à risques (ce sont
les deux moyens "classiques" de détection)
ne donnent pas de meilleurs résultats qu'une intervention
seulement en cas de suspicion. Pour tout dire, on a même
constaté que, dans les groupes soumis au dépistage
systématique, il y avait eu davantage de malades que
chez les autres fumeurs non suivis. Cela pourrait s'expliquer
soit par l'influence nocive des rayons, soit par le fait que,
faussement rassurés par ces examens, les fumeurs persévèrent
ou amplifient leurs habitudes tabagiques...
On est donc obligé d'attendre l'apparition des premiers
symptômes?
Pr Jean-Paul Sculier : Non. L'un des groupes
de recherche clinique coopérative auquel nous participons
travaille activement pour élaborer d'autres moyens de
dépistage des groupes à risques. L'idéal
serait d'y parvenir sur la base d'un simple crachat.
En tout cas, depuis trois ans, avec l'aide du Fonds national
de la recherche scientifique, nous pratiquons dans notre institut
un nouvel examen de détection précoce. Son nom?
La photodétection. Avec un bronchoscope souple, nous
explorons les principales voies respiratoires. Et nous observons
la fluorescence de la lumière laser que nous projetons.
En effet, un cancer naissant aura une hypofluorescence. En d'autres
termes, à cet endroit-là, nous obtiendrons une
autre couleur. En cas de tumeur, une biopsie est alors réalisée
afin de mettre en évidence une lésion cancéreuse
ou pré-cancéreuse.
Cet examen, assez lourd et d'une durée d'une heure, ne
peut encore faire partie de l'arsenal des moyens de dépistage
"classiques". Mais il est pratiqué systématiquement
chez tous les malades que nous opérons et, dans 10 %
des cas, il permet d'apercevoir une seconde tumeur. Il nous
éclaire également sur l'évolution de l'épithélium.
Enfin, des traitements par photochimiothérapie (la substance
médicamenteuse est mise directement au contact de la
tumeur) peuvent ensuite être proposés.
En plus des problèmes de dépistage, vous êtes
confrontés à des obstacles liés aux traitements.
Pr Jean-Paul Sculier : Hélas, on n'invente
pas la pénicilline tous les jours! En médecine,
on compte sur les doigts de la main les progrès dont
on s'aperçoit indiscutablement, très rapidement,
et qui permettent de guérir une maladie jusqu'alors incurable.
Mettre en évidence nos progrès s'avère
donc lent, difficile. Et cela requiert un nombre élevé
de patients.
Pr Jean Klastersky : En tout cas, je me souviens
que, pendant mes études, un des professeurs énonçait
l'axiome suivant: "Cancer du poumon égale champagne
et morphine" (autrement dit : il ne reste plus qu'à
adoucir la souffrance). Soyons clairs, nous sommes sortis de
ce stade-là!
Pr Jean-Paul Sculier : Absolument. En vingt
ans, nous avons progressé. Les patients qui répondent
à nos traitements ont une prolongation de survie et une
amélioration de leur qualité de vie. Dans les
années 70, on a commencé à employer une
nouvelle drogue dérivée du platine. Depuis quelques
années, on sait avec certitude qu'elle nous permet d'obtenir
de 5 à 10 % de guérison lorsqu'il n'y a pas de
métastases. Et, dans les autres cas, d'augmenter le taux
de survie. De plus, depuis le début des années
90, de nouvelles drogues peuvent s'ajouter et se combiner aux
thérapies plus anciennes. Mais, en général,
en Belgique, nos patients n'y ont pas accès.
Ces traitements ne sont-ils pas assez performants pour être
agréés?
Pr Jean Paul Sculier : Ils sont tous en vente.
Mais - cas unique dans les pays développés - chez
nous, un seul d'entre eux est remboursé. Or utiliser
un de ces médicaments, c'est s'engager dans une cure
de 100 000 francs, ce qui est loin d'être accessible à
tout le monde! Prenons un exemple : il a été démontré
que, lorsqu'un malade ne répond pas au traitement classique
à base de dérivés de platine, il faut lui
proposer une autre substance, le Taxol. Ce médicament
est remboursé pour soigner le cancer du sein, mais pas
pour celui du poumon. Alors que l'effet de ce traitement est
supérieur pour le cancer du poumon que pour celui du
sein. Pourquoi cette discrimination ? Parce que la société
pénalise les fumeurs après les avoir encouragés
à fumer ou, pour le moins, après avoir consacré
des moyens dérisoires à les aider à ne
pas ou à ne plus le faire.
D'autres raisons expliquent-elles que l'on "refuse de soigner
ces malades", ainsi que vous le dites?
Pr Jean-Paul Sculier : Je vais vous proposer
une piste de réflexion : aux Pays-Bas, une étude
s'est penchée sur les coûts liés au cancer
du poumon. Sa conclusion? Certes, les fumeurs ont davantage
de maladies que les non-fumeurs. Mais ces derniers vivent plus
longtemps et, finalement, le grand âge auquel ils parviennent
coûte plus cher à la sécurité sociale.
Ainsi, les chercheurs ont calculé que si toute une population
se passait de tabac, cela entraînerait une hausse des
soins de 7 % pour les hommes et 4 % pour les femmes (comparé
à un groupe comprenant fumeurs et non-fumeurs). Bref,
inciter les gens à ne plus fumer ne permet des économies
qu'à court terme mais plus ensuite, puisque cela rallonge
l'espérance globale de vie.
Pr Jean Klastersky : En revanche, aux Etats-Unis,
la mortalité est telle qu'elle prive d'années
actives un nombre croissant de malades. Cela change à
nouveau la donne économique : il faut absolument réduire
le nombre de fumeurs et de malades...
Les femmes sont désormais, elles aussi, victimes du cancer
du poumon.
Pr Jean Klastersky : Aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne,
une égalité hommes-femmes existe déjà
: c'est la rançon de l'"accession" au tabac.
En Belgique, 1 femme pour 9 hommes est atteinte d'un cancer
du poumon.
Pr Jean-Paul Sculier : On constate que les
femmes développent plus tôt que les hommes ce type
de cancer et pour une exposition tabagique inférieure
à ces derniers. Un facteur hormonal, empêchant
une bonne détoxication, pourrait expliquer ce phénomène.
En revanche, leur pronostic de guérison est meilleur.
Comment intervient le facteur génétique?
Pr Jean-Paul Sculier : Nous naissons tous avec
une série d'anomalies génétiques héritées
de nos parents. Elles influencent indiscutablement l'apparition
de certains cancers, comme celui du poumon. Qui plus est, nous
pouvons augmenter ces anomalies par des comportements à
risques : dès qu'un certain seuil est atteint, il est
irréversible et nous développons la maladie. Cela
explique pourquoi certains grands fumeurs ne souffriront jamais
d'un cancer du poumon, et pourquoi des non-fumeurs peuvent en
développer un.
Outre les fumeurs, qui fait partie des groupes à risques?
Pr Jean-Paul Sculier : Indiscutablement, les
personnes soumises au tabagisme passif augmentent de 1,5 leur
risque de développer un cancer du poumon par rapport
au non-fumeur qui n'est pas exposé à la fumée.
De surcroît, l'exposition à certaines substances,
comme l'amiante et une grande quantité de produits industriels,
accroît également les risques. Mais cette question,
lourde de répercussions économiques, reste largement
taboue. On sait pourtant, par exemple, que les soudeurs, les
imprimeurs, les fabricants de chaussures sont davantage vulnérables
que d'autres. Cela dit, un grand nombre de ces travailleurs
fument et il est difficile de faire la part des choses. Enfin,
la présence de radon dans le sol, comme au sud du sillon
Sambre-et-Meuse, est également un facteur (minime) susceptible
de compter.
Votre grand message, c'est celui de la prévention?
Pr Jean Klastersky : Aux Etats-Unis, la mortalité
due au cancer du poumon est équivalente au crash de 2
Boeing 747 tous les jours. Là-bas, on prend des mesures
de santé publique bien supérieures aux nôtres
pour tenter de protéger les non-fumeurs et inciter les
fumeurs à s'arrêter. Dans les pays industrialisés,
1 grand fumeur sur 6 risque de mourir du cancer : quelle hécatombe
faudra-t-il atteindre pour que l'on applique enfin, en Belgique,
des mesures de santé publique dignes de ce nom? Il faut
dissuader de commencer à fumer. Et, aussi, encourager
tous ceux qui doivent trouver la volonté d'arrêter
de le faire. Une question de vie ou de mort.
Propos recueillis par Pascale Gruber
Copyright 2004, Roularta
Media Group
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